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« L'Instinct androgyne »- un entretien avec Damien MacDonald

Extrait du catalogue de l'exposition « Dessiner L'invisible », Paris, 2015

Damien macDonalD — Chris et Alpha, vos œuvres sont le fruit d'un duo connu sous le pseudonyme de Hipkiss. Est-ce indiscret de demander comment se nouent et se dénouent les dialogues qui président à la création ?

Hipkiss — Tout d'abord, nous allons parler d'une seule voix, comme nous le faisons d'habitude. Quant à notre production artistique, nos visions et nos manières de penser ont évolué en une entité presque homogène (mais en constante évolution) au fil de trois décennies passées ensemble.

La conception des dessins est un processus continu et duel. En pratique, c'est souvent Alpha qui voit le tableau d'ensemble, détermine le format et la composition, et le moment où le travail est terminé. Elle est l'élément « macro » de la création, même si elle a aussi une expérience artistique formelle qui joue son rôle quand vient le moment de développer de nouvelles techniques, etc. Chris est le bourreau de travail – le « micro » – responsable des détails et des tracés réels sur le papier. Mais ce n'est pas aussi tranché : chaque œuvre est un dialogue continu. Nous n'avons pas de studio en tant que tel : nous vivons et travaillons à quelques mètres de distance seulement, dans notre lieu de vie.

DmD — Vous faites parfois référence à votre travail comme le fruit d'une pensée androgyne. Cette question me paraît centrale dans la genèse d'un art. D'un point de vue mythologique cette question de la conjonction des contraires est omniprésente partout sur la planète. Phanes, ou Protogonos, le dieu primordial des Orphiques est décrit comme androgyne. Shiva quand il est considéré comme ayant intégré sa shakti (sa forme féminine) est nommé "Ardhanarishvara". Sous cette forme il est souvent considéré comme la forme cosmique originelle. Les Alchimistes étaient clairs. Ils cherchaient le Rebis, c'est à dire l'Hermaphrodite, l'enfant d'Hermès et d'Aphrodite.

Est-ce que je me trompe si je dis que dans votre cas il n'y a pas que l'artiste qui est mâle et femelle. Charles Fourier dans son Phalanstère écrivait : « Une planète est un corps androgyne, pourvu des deux sexes et fonctionnant en masculin par les copulations du pôle nord, et en féminin par celles du pôle sud. » Le monde que vous dépliez, n'est-il pas lui aussi hermaphrodite ?

Hipkiss — C'est une question intéressante. Les éléments androgynes de notre travail ne dérivent pas d'une quelconque perspective mythologique ou historique : ils sont bien plus instinctifs. Dans notre relation, nous n'avons jamais souscrit aux rôles traditionnellement assignés par nos genres. Alpha pourrait tendre, en fait, vers le masculin, tandis que Chris est plus féminin (si on s'en réfère aux « normes » telles que nous les percevons, bien sûr). Cependant, nous aspirons tous deux au féminin.

Biologiquement parlant, le mâle est une adaptation de la femelle : dans nos dessins, nous revenons plus ou moins à l'état naturel de l'être (comme nous le voyons). En d'autres termes, il n'y a pas de pôle masculin de notre point de vue. Il est intéressant et plutôt ironique que notre travail soit souvent perçu comme une objectivation masculine, ce qui ne pourrait être plus loin de la vérité. Dès le début de notre collaboration, l'un de nos buts inconscients – et parfois conscients – a été de défier la hiérarchie que nous, les humains, nous créons avec le genre comme base : la nature vénère et requiert la différence, mais les humains l'ont transformée en une source de conflit et de contrôle. À tel point que les gens s'attendent à la découvrir sous cette forme dans l'art et n'hésitent pas à l'imaginer lorsqu'elle ne s'y trouve pas.

DmD — La forme de la pyramide a été depuis l'origine des empires, une des manières de classifier le vivant. Cette forme est une incarnation du pouvoir, omniprésent dans les esprits depuis des siècles. Par votre œuvre, vous les mettez en lumière, vous les rendez végétales, vivantes, multiformes. Vos textes et vos dessins me semblent souvent tournés contre les injustices d'une société qui dénoyaute la nature, la prive de ses océans, de son air. Est-ce que ces pyramides sont un acte d'exorcisme des injustices ? Ou alors est-ce la mise en place de pyramides plus justes, parce qu'elles sont organiques ?

Hipkiss — La pyramide est une structure que nous voyons comme ultra-moderne. Nous aimons nous dire que les pharaons qui en ont contemplé les premiers exemplaires égyptiens ont dû les percevoir sous cette lumière – comme les gratte-ciels de leur époque. La première inspiration pour nous qui nous a poussé à en représenter nous est venu des tas de scories d'une vieille mine de charbon dans le Nord-Pas-de-Calais – des pyramides tronquées qui n'ont rien à envier aux temples mayas ou, en fait, à une quelconque forme d'architecture volontaire. C'est une forme éternelle – une forme naturelle que les hommes ont utilisé depuis le moment où ils se sont mis à bâtir. Bien sûr, elles sont chargées d'un symbolisme ésotérique, qui a été utilisé pour traduire le pouvoir et la domination. Notre usage de ces pyramides en tant que symboles est une tentative de subvertir cette interprétation, quel que soit notre succès en la matière. Elles sont aussi simplement très agréable à regarder.

DmD — A l'intérieur de vos paysages les oiseaux sont souvent noirs, les usines fonctionnent comme des organismes vivants, parmi lesquels des personnages glissent sur des eaux transparentes ou d'autres sur des pollens agressifs. J'ai lu certains critiques qui évoquent un univers cruel. Parfois en effet il y a des mots durs qui fusent, des colères, des chaînes ou des prisons. Mais pour ce qui est de la cruauté, je ne suis pas certain. Je trouve personnellement quelques minutes des actualités transmises par nos médias infiniment cruelles. Au contraire, l'univers que vous dessinez me paraît être celui que nous habitons. Parfois invivable, parfois drôle, souvent vertigineux, et heureusement, sensuel. Mais peut-être que je me trompe, cherchez-vous à montrer la cruauté du monde ?

Hipkiss — Quelle manière succincte et pénétrante de parler de notre travail ! Non, nous n'avons pas l'intention de montrer la cruauté du monde, ou un monde cruel. Il n'y a pas eu d'« apocalypse » dans le passé récent de notre univers comme beaucoup de gens l'imaginent. Nous essayons de présenter le monde tel qu'il est maintenant, à nos propres yeux, et pour nous, il est magnifique.

Il est facile de répondre à une partie de votre question : les oiseaux sont noirs parce qu'ils appartiennent en général à la famille des corbeaux. Mais les usines et les tours (et tout le reste) ont une apparence organique principalement parce que Chris n'est pas quelqu'un de naturellement doué pour la copie ou le dessin d'après modèle : en fait, c'est Alpha qui a ce genre de talent, d'où le fait qu'elle touche rarement au papier. Nous ne voulons pas montrer un miroir du monde tel qu'il est, mais plutôt celui que nous voyons à travers notre intellect et notre imagination combinés. Les tentatives de Chris pour parfaire sa maîtrise du dessin reflètent nos tentatives pour interpréter le monde.

Une grande partie de la vie dans la nature passe par des cycles de décomposition, et c'est pourquoi ils constituent également une bonne part de notre travail. Par exemple, nous aimons montrer des arbres à tous les stades de leur existence. Mais tout n'est pas pourri ou en voie de pourrissement dans notre travail – et dans tous les cas, la décomposition est très différente de la cruauté ou de la violence. C'est juste l'action de la nature.

C'est vrai qu'une part importante de notre inspiration vient aussi de l'actualité, même si rien de cela ne fait surface, figurativement, dans nos dessins. Vous serez souvent en mesure d'identifier des éléments symboliques, des codes, et même parfois des phrases, qui font référence à notre soutien aux opprimés sociaux ou politiques, ou à une cause qui nous tient à cœur.

Quant aux slogans et à ce que nous aimons appeler la « poésie » des mots que nous utilisons, une nouvelle fois, c'est une forme de subversion, mais aussi une simple appréciation de la musicalité de la langue anglaise, au sein de laquelle les mots durs sont d'un usage très fréquent au quotidien. Il y a beaucoup d'humour dans notre travail qui n'apparaîtra peut-être pas au spectateur fortuit. Parfois cet humour, et nos blagues pour initiés, peuvent être assez puérils, mais il y a une certaine joie dans cette interaction.

DmD — Vos espaces inouïs, se peuplent de femmes. Ces figures féminines vous dites qu'elles sont vos "alter-egos androgynes". Souvent elles sont à genoux, dans un geste de prière et d'érotisme, au plus proche de la terre. Elles me paraissent ouvertes au mystère. Est-ce que ce sont des rituels qu'elles mettent en place ?

Hipkiss — Il y a une tendance à se concentrer sur les formes humaines dans l'imagerie artistique, et cela nous a conduit, ces dernières années, à éviter de représenter des gens en aucune façon dans notre travail. Pour nous, ils font simplement partie du paysage – et ce qu'ils semblent être en train de faire est aussi arbitraire que la forme qu'une plante va adopter en grandissant. Il n'est pas facile de représenter un adulte d'un genre identifiable sans qu'il devienne une Personne, aussi notre instinct nous a poussé à ne pas en représenter du tout. Malheureusement, les formes androgynes sont souvent interprétées à tort comme des « filles », et on leur prête une signification dans la composition qui n'a jamais été celle que nous avons désirée. Une fois encore, il faut s'interdire de poser un regard genré sur notre travail pour le percevoir à notre manière, mais ce n'est pas une chose facile à imposer à un spectateur.

DmD — Que signifie pour vous le titre : A∴C∴H∴E∴ ?

Hipkiss — Nous avons un penchant pour les mots qui incarnent le désir, la langueur, ou l'ardeur, et ache (douleur / désir ardent) est un de ceux-là. Pour nous, ces mots peuvent refléter le sentiment d'être loin du Pembrokeshire, par exemple, avec ses nuées de corbeaux, ou de la mer... comme les épingles et les aiguilles, ache évoque une douleur plaisante. Les signes « donc » entre les lettres sont empruntés au symbolisme maçonnique. Non que nous soyons affiliés sous un quelconque aspect à cette organisation : dans ce cas, c'est juste un effet esthétique. Du fait de la durée de travail qu'une telle œuvre gigantesque représente, le titre vient en premier et au cours de la longue évolution jusqu'au dessin final, toute allusion directe à son motif premier est sans doute perdue pour le spectateur – mais il est toujours présent pour nous.

DmD — Parlant du Shaman, du passeur de mondes, du hiérophante, le grand Joseph Campbell écrivait : "Son rôle est précisément celui du Sage Vieillard des mythes et des contes de fées qui, de ses conseils, aide le héros à surmonter les épreuves et les terreurs qui jalonnent l'aventure mystérieuse. C'est lui qui apparaît et montre du doigt l'épée magique fulgurante qui terrassera le dragon-terreur ; c'est lui qui parle de la fiancée lointaine et du château aux trésors, qui applique un baume salutaire sur les blessures dont le héros allait mourir et qui, finalement, le renvoie, vainqueur, au monde de la vie quotidienne, après sa grande aventure dans la nuit enchantée." J'ai l'impression que c'est le rôle que notre société moderne attend de plus en plus de l'artiste. La nuit enchantée, notre civilisation elle-même y semble plongée au plus profond. Qu'en pensez-vous ?

Hipkiss — Il est peut-être vrai que certaines personnes cherchent une orientation spirituelle dans l'art aujourd'hui, particulièrement avec sa démocratisation et l'accès facile qui est maintenant offert aux gens en la matière. Cependant ce n'est pas une question à laquelle nous nous sentons en position de répondre personnellement parce que ce n'est pas la manière dont nous apprécions l'art.

Pour clarifier notre position, même si nous sommes des êtres spirituels, nous ne nous retrouvons pas dans une quelconque foi en particulier. Inutile de dire que le récit masculiniste associé à la plupart des religions (même celles comportant des déesses) est un anathème pour nous. Nous n'entreprenons certainement pas de dicter à quiconque sa manière de penser ou de présenter un quelconque manifeste : mais quand la production d'un artiste est un projet long de toute une vie plutôt que de constituer en une poignée de concepts discrets, le message perçu par le public en arrive à un point qu'il n'atteindrait pas autrement. Il serait agréable de penser que certaines parties de notre univers pourraient inspirer ou encourager les gens à réfléchir sur les problèmes que nous considérons comme importants – mais en pratique, l'art n'appartient plus aux artistes, une fois qu'il est présenté au public.

DmD — Chesterton écrivait : « Les grands poètes sont obscurs pour deux raisons opposées : tantôt parce qu'ils parlent de choses trop grandes pour que n'importe qui les comprenne, tantôt parce qu'ils parlent de choses trop petites pour que n'importe qui les voie. » A plus d'un égard votre travail est un poème. Et d'ailleurs, vous oscillez de la miniature au très grand format. Pourquoi ?

Hipkiss — Nous voyons notre travail comme une série de conversations : parfois elles sont courtes, parfois elles sont très, très longues.

DmD — Qu'évoque pour vous le titre de cette exposition Dessiner l'Invisible ?

Hipkiss — C'est un titre très pertinent en ce qui nous concerne. Comme nous l'avons dit auparavant, notre but est de représenter notre propre manière de voir le monde réel. La raison d'être de notre travail est de présenter une version différente de la réalité – une version qui est le résultat de la fusion de l'intelligence et de l'imagination de deux individus fondus en un seul. Si la forme est évidente au cœur de l'unité que nous constituons, c'est un univers invisible pour les autres. C'est probablement vrai pour de nombreux artistes : plutôt qu'une vision chamanique, nous offrons une manière alternative de voir la vie et le monde.

(Traduction de l'anglais Michaël Verger)

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